Tu ne l’as peut-être pas formulé exactement comme ça. Mais quelque chose a changé. Elle est là, le bébé est là, et tu as parfois l’impression d’être à côté de quelque chose que tu ne comprends pas tout à fait. D’être exclu d’un monde dont personne ne t’a expliqué les règles.
Ce que tu vis n’est pas dans ta tête. Et ce n’est pas non plus le signe que quelque chose se casse entre vous.
C’est le signe que ta femme traverse quelque chose d’immense. Et que personne ne t’a vraiment préparé à y être présent de la bonne façon.
Ce qui se passe dans son corps et dans sa tête
L’accouchement n’est pas juste un événement médical. C’est une transformation, physique bien sûr : son corps vient de faire quelque chose d’extraordinaire et il en porte les traces. Mais aussi identitaire, neurologique, hormonale.
Elle n’est plus la même personne qu’avant. Pas parce qu’elle ne veut plus l’être, mais parce que devenir mère change quelque chose en profondeur. Ses priorités, son rapport à son corps, ce qu’elle ressent, ce dont elle a besoin : tout ça est en train de se reconfigurer, souvent sans qu’elle ait les mots pour le dire.
La matrescence : une transformation qui a un nom
Ce processus a un nom : la matrescence. Le terme, introduit par l’anthropologue Dana Raphael dans les années 1970 et remis en lumière par la psychologue Alexandra Sacks, désigne la transformation identitaire et neurologique qui accompagne le fait de devenir mère. Comme l’adolescence, c’est un passage, pas un état stable. Et comme l’adolescence, il bouleverse tout.
Son cerveau se reconfigure littéralement. Des études d’imagerie cérébrale (notamment celles de Elseline Hoekzema et de son équipe, publiées dans Nature Neuroscience en 2017) montrent que la grossesse entraîne des changements structurels durables dans le cerveau des femmes, particulièrement dans les zones liées à l’empathie, à la lecture des émotions d’autrui et à la vigilance face aux menaces.
Ce que tu perçois comme de la distance ou de l’irritabilité, c’est souvent de l’épuisement à une échelle qu’elle n’a jamais connue. Un épuisement qui n’est pas juste physique, mais neurologique, hormonal, émotionnel.
Et par-dessus tout ça : la solitude.
La solitude des jeunes mères aujourd’hui
Pendant des siècles, les femmes n’accouchaient pas seules. Il y avait un village, des femmes plus âgées, des rites de passage, un filet de soutien collectif autour de la jeune mère.
Ce village n’existe plus vraiment.
Et sa disparition a un coût. La jeune mère d’aujourd’hui se retrouve souvent seule face à une transformation radicale, avec un nourrisson dépendant, un corps qu’elle ne reconnaît pas toujours et parfois l’impression que personne autour d’elle ne mesure vraiment ce qu’elle traverse.
Toi, tu es souvent la seule personne vraiment proche d’elle dans ce moment-là. C’est une réalité, pas une pression. Et ça dit beaucoup de l’importance de ce que tu peux apporter, si tu comprends ce qui se passe réellement.
Ce dont elle a besoin, sans nécessairement le dire
Elle ne te dit peut-être pas qu’elle a besoin que tu fasses plus, parce qu’elle ne veut pas se plaindre, parce qu’elle pense que tu vois déjà, parce qu’elle est trop fatiguée pour expliquer.
Elle ne te dit peut-être pas qu’elle a besoin d’être vue, elle, pas juste comme mère du bébé, mais comme elle, avec tout le bouleversement que ça représente.
Elle ne te dit peut-être pas que certaines nuits elle pleure sans vraiment savoir pourquoi. Que son corps lui est étranger. Que la charge mentale l’épuise avant même de se lever.
Et elle ne te dit peut-être pas non plus à quel point ta présence, pas parfaite, juste vraiment présente, change tout.

Ce qui change dans son rapport à son corps et à la sexualité
C’est un des sujets les plus difficiles à aborder, et l’un des moins bien préparés dans les accompagnements à la naissance.
Roxane, créatrice de Maternité Sauvage et accompagnatrice des couples vers une sexualité plus consciente, en parle avec une clarté rare. Elle a elle-même traversé deux post-partum très différents, et ce qu’elle décrit éclaire ce que beaucoup de pères vivent sans comprendre ce qui se passe.
La déconnexion physique après l’accouchement
Après la naissance, son corps a traversé un tremblement de terre. Qu’elle ait accouché par voie basse ou par césarienne, qu’elle allaite ou non, elle est transformée.
Roxane décrit ce qu’elle a vécu après son premier accouchement, traumatique : une déconnexion totale de son corps et de son désir. Son énergie sexuelle, dit-elle, avait simplement disparu. Et dans leur couple, le silence s’est installé. Pas parce qu’ils ne s’aimaient plus, mais parce qu’ils ne savaient pas comment en parler.
Cette déconnexion peut venir d’un accouchement difficile, de douleurs persistantes, d’un sentiment que son corps l’a trahie, ou simplement du fait que son énergie est entièrement absorbée par le bébé.
L’énergie saturée de la maternité
Si ta partenaire allaite, elle donne déjà tellement. Elle est constamment touchée par le bébé. Elle porte, elle nourrit, elle est remplie de ce contact physique.
Roxane formule ça très clairement : « En tant que femme, on est tellement dans le faire, s’occuper des enfants demande beaucoup d’espace mental, beaucoup d’énergie, qu’on est parfois trop remplie. Il n’y a plus d’espace pour avoir envie. »
Concrètement : ta partenaire est saturée. Mentalement, physiquement, émotionnellement. Elle donne en permanence. Et la sexualité demande de la réceptivité, de l’espace, du lâcher-prise. Si elle est déjà trop remplie, il n’y a plus de place.
Ce que ça ne signifie pas
Ce n’est pas contre toi. Ce n’est pas qu’elle ne t’aime plus ou qu’elle ne te désire plus. Ce n’est pas qu’elle ne te trouve plus attirant. C’est que son système entier est en train de se reconfigurer
La question de l’intimité et de la reconnexion
C’est souvent là que les couples se retrouvent dans un entre-deux difficile. L’un attend. L’autre ne sait pas comment signaler qu’elle est prête, ou si elle le sera un jour. Et le silence s’installe.
La différence entre toucher sensuel et toucher sexuel
Roxane pointe quelque chose de fondamental : beaucoup d’hommes n’ont appris qu’un seul type de toucher, le toucher sexuel. Et en post-partum, c’est souvent exactement ce dont leur partenaire n’a pas envie, ou en tout cas pas comme premier geste de reconnexion.
Venir toucher directement les fesses ou les seins de ta partenaire pour montrer que tu as envie, c’est généralement le meilleur moyen de la faire fuir dans cette période.
Ce qui fonctionne : lui masser les épaules, lui caresser les cheveux, lui masser les pieds le soir, des câlins prolongés sans arrière-pensée. Du toucher qui dit : « Je prends soin de toi » sans sous-entendre : « Et j’attends quelque chose en retour. »
Roxane le dit clairement : « Savoir qu’il me fait ce massage juste parce qu’il a envie de me faire plaisir, sans s’attendre à ce que derrière je sois prête à faire l’amour, pour moi c’est le plus grand turn-on. »
C’est contre-intuitif, mais c’est exactement l’inverse de ce qu’on pourrait croire : c’est l’absence d’attente qui rallume le désir.
Garder la connexion sans pression
Roxane utilise une image issue des pratiques taoïstes : garder la marmite frémissante. Les femmes, dit-elle, sont comme l’eau : elles mettent du temps à chauffer, mais une fois chaudes, elles restent chaudes longtemps. L’idée, c’est de ne jamais laisser refroidir complètement cette chaleur, par de petits gestes quotidiens : de vrais baisers (pas des smacks rapides), des regards, de la tendresse sans agenda caché.
« Le fait de recommencer à s’embrasser pour de vrai, comme on faisait au début, ça vient rallumer la flamme. »
Commence par là. Aujourd’hui.
Ouvrir la conversation
Le plus grand destructeur de couples en post-partum, ce n’est pas le manque de désir. C’est le silence qui s’installe autour de ce manque.
Roxane a vu des couples passer des années sans aborder le sujet. Des hommes qui confiaient à sa mère, pilote de ligne, qu’ils n’avaient pas fait l’amour avec leur femme depuis six mois, un an, deux ans. « Avant, je me demandais comment on pouvait en arriver là. Aujourd’hui, je vois très bien. »
Le silence crée un gouffre. Et plus tu attends, plus c’est difficile de rebondir.
Pour ouvrir la conversation, une approche simple : choisir un moment calme (pas au lit, pas en plein chaos), commencer par ton ressenti sans accusation, et écouter vraiment sa réponse. Pas « pourquoi tu ne veux plus », mais « je sens de la distance et ça me pèse, dis-moi comment je peux mieux te soutenir. »
Pour aller plus loin sur la sexualité en post-partum, la reconnexion et les pratiques concrètes, je t’invite à lire l’article complet dédié à ce sujet et à écouter l’épisode du podcast Gardiens de la Naissance avec Roxane.
Ton rôle a changé aussi, et personne ne te l’a dit
La paternité d’aujourd’hui ressemble à quelque chose de bien. Des pères présents, impliqués, qui portent vraiment une partie de ce que portait seule la mère pendant des décennies : c’est une transformation positive.
Mais personne ne t’a donné le mode d’emploi. Tu n’as probablement pas eu un père qui faisait ça. Elle non plus n’a pas eu une mère qui avait ça. Vous inventez quelque chose ensemble, sans modèle et épuisés. C’est souvent là que ça clash.
Ce que tu peux faire concrètement
Prends soin de toi. Ça peut sembler étonnant comme première réponse, mais c’est la plus importante : tu ne peux pas prendre soin de ta partenaire si tu es toi-même épuisé, perdu, ou en train de traverser ta propre transformation sans l’identifier.
Si tu es encore bouleversé par cette naissance, si tu cherches ta place, parles-en avec quelqu’un qui pourra t’écouter et te donner des outils concrets. Un thérapeute, un psy, une sage-femme, un accompagnant périnatal.
Avant de rentrer le soir, prends dix minutes pour souffler. Il vaut mieux arriver dix minutes plus tard mais avec l’espace mental pour accueillir sa fatigue, que dix minutes plus tôt encore dans ta journée de travail.
Et si vous attendez un autre bébé : faites les choses différemment. Préparez votre couple à ce nouveau bouleversement, avant que la fatigue prenne toute la place.
Sources
- Hoekzema E., Barba-Müller E., Pozzobon C. et al. (2017). Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure. Nature Neuroscience.
- Sacks A. (2017). A new way to think about the transition to motherhood. TED Talk / New York Times.
- Raphael D. (1975). Matrescence, becoming a mother, a « new/old » rite de passage. In Being Female, Mouton Publishers.
- Feldman R. (2017). The neurobiology of mammalian parenting and the biosocial context of human caregiving. Hormones and Behavior.
- Deurveilher S., Bhagya V., Semba K. (2008). Postnatal depression, sleep disruption and the postpartum period. Journal of Psychiatry and Neuroscience.
- Dekel S., Stuebe C., Dishy G. (2017). Childbirth-induced posttraumatic stress syndrome: a systematic review of prevalence and risk factors. Frontiers in Psychology.
- Roy A. (2021). Le post-partum dure 3 ans. Éditions Larousse.
- Chia M., Chia M. (2002). Le couple multi-orgasmique. Éditions Guy Trédaniel. (référence citée par Roxane, Maternité Sauvage)

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