Être père en deuil périnatal, c’est vivre quelque chose de réel et d’immense, dans un presque silence. Ta compagne a porté l’enfant dans son corps, sa douleur est visible, elle reçoit de l’attention et de la présence. Toi, tu portes aussi quelque chose, mais personne ne te demande vraiment ce que tu vis.
Sébastien a perdu un fils à 8 jours de vie. Il est thérapeute aujourd’hui, et il accompagne des hommes et des pères dans leur cheminement. Mais en 2008, quand son fils est mort, il était un père ordinaire, sans espace, sans ressources, avec une douleur qui n’avait nulle part où aller.
Ce qu’il raconte sur cette période, c’est ce que beaucoup de pères vivent sans pouvoir le formuler :
Ce que son fils a changé dans la vie de Sébastien
Un troisième enfant qui arrive par surprise
Son fils n’était pas prévu. Sébastien et sa compagne avaient déjà deux enfants et n’envisageaient pas d’en avoir un troisième à ce moment-là. Quand la grossesse s’est confirmée, ils ont choisi de l’accueillir, dans leur philosophie de vie et dans l’élan de ce qu’ils construisaient ensemble.
L’accouchement a été difficile. La sage-femme de confiance qui avait accompagné les deux premières naissances avait déménagé. L’environnement était plus médicalisé, moins familier. Et leur fils est né peu tonique, les yeux souvent fermés. Quelque chose n’allait pas tout à fait, mais ils ne savaient pas encore quoi.
Le huitième jour
Sébastien était au travail quand sa compagne l’a appelé. Il l’a rejointe à l’hôpital. Son fils avait été transféré en hélicoptère vers un autre établissement, Sébastien a fait les 80 kilomètres en voiture, seul. Et vers minuit, après des heures d’attente entre espoir et angoisse, leur fils est décédé. Un entérovirus avait raison d’un nourrisson sans défenses immunitaires.
Ce que Sébastien raconte de cette nuit, et des jours qui ont suivi, c’est à la fois très concret et très difficile à entendre. Des enfants de 5 et 2 ans à qui il faut expliquer que le petit frère n’est plus là. Des démarches auxquelles rien ne prépare vraiment. « Tu n’es pas câblé pour choisir une petite tombe », dit-il.
Quand personne ne te demande comment tu vas
Le père en deuil périnatal, invisible dans son propre deuil
Dans les semaines qui ont suivi la mort de son fils, les gens venaient. L’entourage était présent, à sa façon. Mais les questions portaient presque toujours sur sa compagne.
« Et ta femme, comment elle va ? »
Sébastien le dit sans amertume, parce qu’il comprend que cette question est légitime, que sa compagne avait besoin de soutien, qu’elle aussi vivait quelque chose d’immense. Mais il met le doigt sur quelque chose d’important : « C’est comme si je n’existais pas en tant qu’homme dans mon cheminement de deuil. »
Ce n’est pas une plainte. C’est un constat sur la façon dont les pères en deuil périnatal sont souvent perçus, ou plutôt non perçus, dans leur propre entourage.
Nulle part où aller
Ce que Sébastien cherchait à cette époque, c’était simple : un endroit où déposer ce qu’il portait. Il n’en a pas trouvé.
Les ressources autour du deuil périnatal existaient, mais elles étaient pensées presque exclusivement pour les mères. Les espaces de parole, les forums, les communautés en ligne, tout était pensé du côté maternel. Lui, il s’est retrouvé à écrire sur Magic Maman, un forum de femmes, parce que c’était le seul endroit qui ressemblait, de très loin, à un espace où on parlait de ça.
« Il n’y avait pas d’espace pour les pères », dit-il. Ni pour la naissance, ni pour le deuil.
Ce décalage entre la réalité de ce qu’un père vit et les ressources qui lui sont destinées, c’est quelque chose que Sébastien a intégré dans son propre travail d’accompagnement aujourd’hui. Mais à l’époque, il a dû se débrouiller seul avec ça.

L’injonction à être fort : ce qu’elle fait vraiment
Il y a quelque chose que Sébastien explique avec beaucoup de précision, et qui résonne probablement pour beaucoup d’hommes dans cette situation. Dans les jours qui ont suivi la mort de son fils, il a senti, de lui-même et de son entourage, une attente : qu’il tienne, qu’il soit le pilier, qu’il ne s’effondre pas.
« Il a eu des moments où il fallait que je sois fort », dit-il.
Il ne rejette pas ça entièrement. Il y avait sa compagne, il y avait les deux autres enfants, il y avait des choses concrètes à faire et des gens à soutenir. Mais ce qu’il comprend aujourd’hui, c’est que cette injonction à être fort a fonctionné comme un couvercle. Elle n’a pas fait disparaître ce qu’il ressentait, elle l’a juste empêché de trouver une sortie.
C’est seulement dans un espace sécurisé, entouré de personnes en qui il avait confiance, qu’il a pu lâcher l’émotion. Et ce moment-là a été un tournant.
Ce qu’il dirait aujourd’hui : chercher cet espace n’est pas une faiblesse. Ça n’enlève rien à ta capacité à soutenir ta compagne. Ça te permet, au contraire, de ne pas porter seul ce qui finit toujours par peser trop.
Ce qui aide, concrètement
Les cercles de parole pour hommes
Sébastien est aujourd’hui convaincu de l’importance des espaces de parole réservés aux hommes, qu’il s’agisse de traverser un deuil périnatal, une période difficile de la paternité, ou simplement des questions sur ce qu’on vit en tant qu’homme. Ces cercles existent, en présentiel ou à distance, et ils offrent quelque chose que la plupart des hommes n’ont jamais vraiment expérimenté : un espace où leur vécu est légitime, sans qu’on leur demande d’être fort ou d’avoir les bonnes réponses.
Si tu ne sais pas par où commencer, écouter des témoignages d’autres pères est souvent un premier pas. Comprendre qu’on n’est pas seul dans ce qu’on vit, c’est déjà quelque chose.
L’écriture, comme exutoire
Sébastien a aussi beaucoup écrit dans cette période. Il l’explique comme un moyen de mettre à l’extérieur ce qui vivait à l’intérieur, de le rendre visible pour lui-même, de ne pas rester seul avec des émotions qui n’avaient pas de forme.
Tu n’as pas besoin d’écrire pour un public. Écrire pour toi, dans un carnet ou n’importe où, peut suffire à créer cette distance qui permet de regarder ce qu’on traverse sans en être complètement submergé.
Demander de l’aide, sans attendre que ça s’arrange tout seul
Ce que les hommes font souvent dans les épreuves, c’est attendre. Attendre que ça passe, que ça s’allège, que ça revienne à quelque chose de normal. Parfois ça revient. Parfois ça s’installe.
Un accompagnement individuel, que ce soit avec un thérapeute, un accompagnant spécialisé, ou dans le cadre d’un groupe, ne signifie pas que tu n’es pas capable de t’en sortir seul. Ça signifie que tu prends soin de toi suffisamment pour ne pas attendre que la douleur soit insupportable avant d’agir.
Traverser ça en couple sans se perdre
Le deuil périnatal fragilise les couples. Pas parce que les deux personnes ne s’aiment plus, mais parce qu’elles traversent des expériences différentes, avec des rythmes différents, et qu’elles n’ont pas toujours les ressources pour rester reliées l’une à l’autre en même temps qu’elles portent leur propre douleur.
Ce que Sébastien et sa compagne ont réussi à préserver, c’est la communication, une capacité à dire les choses difficiles qui était là avant la perte, et qui leur a permis de traverser ça ensemble plutôt que chacun dans son coin.
Tous les couples ne partent pas avec ça. Mais ce que ça dit, c’est que parler, même maladroitement, même sans trouver les bons mots, vaut mieux que le silence qui s’installe et qui finit par creuser ce qui était déjà fragilisé.
Si ton couple traverse un deuil périnatal et que la distance grandit, chercher un accompagnement ensemble n’est pas un aveu d’échec. C’est souvent ce qui permet de ne pas se perdre.
Sébastien raconte tout ça dans sa propre voix, avec sa propre histoire, dans l’épisode du podcast Gardiens de la Naissance.
Et si tu connais un homme qui traverse ça en ce moment, envoie-lui cet article.

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