Pour beaucoup d’hommes, cette phrase elle est là, quelque part : cette impression que ta femme a toujours une longueur d’avance sur toi, qu’elle a déjà décidé avant que tu aies eu le temps de réfléchir, qu’elle gère, anticipe, organise, et que toi tu te retrouves spectateur d’une vie de famille dans laquelle tu ne sais plus très bien où te mettre.
Ce n’est pas une question de bonne volonté de sa part, ni d’incompétence de la tienne. C’est une dynamique. Et comme toutes les dynamiques de couple, elle se nourrit des deux côtés.
Dans le dernier épisode de Gardiens de la Naissance, j’ai reçu Zeinab, experte en trauma transgénérationnel et système nerveux. Ce qu’elle explique sur le déséquilibre entre le masculin et le féminin dans le couple éclaire cette situation d’une façon que je n’avais pas tout à fait vue sous cet angle. Écouter l’épisode :
Un ressenti difficile à exprimer
Ce ressenti est inconfortable parce qu’il semble aller à l’encontre de ce qu’on entend partout. On parle beaucoup de femmes qui portent tout, de charge mentale, de déséquilibre en défaveur des femmes. Et c’est réel. Mais ça ne veut pas dire que ce que toi tu vis ne l’est pas.
Se sentir sans place dans son propre couple, avoir l’impression que tes décisions sont doublées avant même d’être prises, que ta façon de faire les choses est systématiquement corrigée ou anticipée, c’est épuisant. Et souvent, ça finit par créer exactement ce que ta femme te reproche : tu t’effaces encore plus, tu prends encore moins d’initiatives, parce que l’espace ne semble de toute façon pas disponible.
C’est un cercle. Et pour en sortir, il faut comprendre comment il s’est installé.
Ce qui se passe vraiment sous cette dynamique
Zeinab le décrit dans l’épisode : le masculin blessé prend deux formes opposées en apparence. Il y a l’homme dans le contrôle, la rigidité, parfois la domination. Et il y a l’homme dans l’effacement complet, celui qui laisse l’autre tout porter, qui ne prend pas de place dans les décisions ni dans la charge relationnelle, qui est là sans être vraiment présent.
Ces deux formes semblent opposées. Mais elles viennent souvent du même endroit : une blessure du masculin qui n’a pas été regardée en face.
Et voilà ce qui est contre-intuitif : ce que tu vis comme un manque de place est peut-être aussi le reflet de quelque chose que tu n’as pas encore pleinement pris. Pas parce que tu ne veux pas mais parce que quelque chose dans ton histoire t’a peut-être appris à te tenir en retrait, à ne pas t’imposer, à laisser l’autre décider pour éviter le conflit ou l’échec.
Ce n’est pas une accusation, mais une piste que je t’invite à explorer avec beaucoup de douceur et de bienveillance.
Ce que ta lignée a peut-être installé en toi
Le trauma transgénérationnel, c’est de l’épigénétique. Ce que tes ancêtres ont vécu a modifié leurs gènes, et ces modifications se transmettent biologiquement, via le cortisol, via le système nerveux, via des réflexes qui s’installent dans le corps avant même qu’on en ait conscience.
Concrètement : si les hommes de ta famille apprenaient que prendre de la place est dangereux, que s’affirmer crée du conflit, que le plus sûr est de se faire discret et de laisser les choses se faire sans intervenir, tu portes peut-être cette façon d’être dans ton corps. Comme un réflexe automatique face à certaines situations.
Ça peut aussi venir de l’inverse : si le masculin autour de toi était écrasant ou dominant, tu as peut-être décidé très tôt, sans le formuler, de ne jamais ressembler à ça. Et tu es allé si loin dans l’autre direction que tu t’es effacé.
Les deux sont des réponses à une blessure. Et les deux créent un déséquilibre dans le couple.

Mais pourquoi ta femme fait ça ?
Ce que Zeinab explique sur le rôle de la femme dans cette dynamique est important, parce que ça change la façon dont tu peux regarder ce que ta femme fait.
Quand une femme anticipe, décide, gère avant même que tu aies agi, ce n’est presque jamais un désir de te prendre ta place. C’est souvent une réponse à quelque chose qu’elle a appris, elle aussi, de sa propre histoire : si je ne le fais pas, personne ne le fera. Si je m’y fie, ça risque de ne pas être fait, ou pas comme il faut. Cette conviction-là, elle peut venir de sa propre enfance, ou de bien plus loin encore, des femmes de sa lignée qui ont appris à ne compter que sur elles-mêmes.
Et ça lui coûte à elle aussi. Zeinab le dit clairement : une femme qui porte tout finit par s’éloigner de son propre féminin, de sa capacité à recevoir, à ralentir, à laisser quelqu’un d’autre tenir l’espace. Elle est épuisée d’une façon qu’elle n’arrive pas toujours à expliquer. Et elle aimerait, souvent, pouvoir lâcher. Mais elle ne sait pas encore comment faire confiance à ça.
Ce n’est donc pas un rapport de force. C’est deux personnes prises dans une danse qui ne les sert ni l’un ni l’autre, et qui ne savent pas encore comment en changer les pas.
Comment reprendre ta place, concrètement
Zeinab est directe sur ce point : ça commence par comprendre ce qui se joue en toi. Pas pour te blâmer, mais pour identifier quels conditionnements sont encore actifs. Est-ce que tu as appris à ne pas t’imposer pour éviter le conflit ? Est-ce que tu attends une forme de permission avant de passer à l’action ? Est-ce que tu te retires au premier signe que ta façon de faire n’est pas exactement la bonne ?
Ces réflexes-là ont une origine. Et ils peuvent changer.
Ensuite, il s’agit de passer à l’action différemment. Pas en forçant, pas en réclamant ta place, mais en la prenant, concrètement, dans des petites choses d’abord. Décider quelque chose sans demander validation. Tenir une position même si ta femme aurait fait autrement.
Et du côté du couple, dit Zeinab, ce travail est plus puissant quand il est fait à deux. Parce que si tu commences à prendre plus de place et qu’elle ne lâche pas la sienne, la tension risque d’augmenter avant de diminuer. Il y a une conversation à avoir, pas pour s’accuser mutuellement, mais pour se dire ce dont chacun a besoin pour que la danse change.
Ce n’est pas simple, mais c’est possible. Et commencer à le voir comme un déséquilibre partagé plutôt que comme un problème qui vient d’elle, ou de toi, c’est déjà un pas important.
L’épisode complet avec Zeinab est disponible dans Gardiens de la Naissance et aussi sur toutes les applications de podcasts (Spotify, Deezer, Apple podcasts…). Elle y va plus loin sur le transgénérationnel, sur ce que ça veut dire concrètement de travailler sur son enfant intérieur, et sur comment un couple peut avancer ensemble sur ce chemin.
Photos : Gustavo Fring / Pexels, Timur Weber / Pexels

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